Santé mentale : quand les animaux soignent

La personne diminuée par la maladie retrouve dans l’animal (ici un chien) une utilité sociale qu’elle pensait avoir perdue. 
Des animaux en renfort, à l’hôpital psychiatrique ? Cela existe depuis 2010 à l’hôpital Philippe Pinel d’Amiens, où 259 patients ont déjà bénéficié du soutien d’un chien. Le but est de les aider à s’ouvrir sur l’extérieur, et donc à guérir plus rapidement. L’établissement picard est le seul en France, pour le moment, à utiliser ce qui se nomme la cynothérapie. Mais l’idée de mettre des animaux au contact de malades psychiatriques à des fins thérapeutiques s’avère prometteuse.

En réalité ancienne, cette pratique remonte, précisément, à 1792, lorsque des protestants quakers anglais décidèrent de placer des patients en compagnie de lapins ou de poules, dont ils devaient s’occuper. Le but était d’induire chez eux un plus grand contrôle émotionnel. Après cette première expérimentation, les animaux font progressivement leur entrée dans les hôpitaux psychiatriques. Certains établissements commencent à adopter des chiens pour favoriser la socialisation entre les résidents.

Aujourd’hui, en plus des chiens, on utilise des chats, des lapins, des canaris, des chevaux, des lamas ou même des dauphins, dans le cadre de ce qu’on appelle la zoothérapie ou la médiation animale. Ces animaux sont mobilisés dans les troubles mentaux, mais aussi chez les personnes ayant subi un accident vasculaire cérébral (AVC) ou les personnes autistes.

Chats, hamsters, perruches…

C’est aux États-Unis que les premières études scientifiques sont conduites. Dans les années 1960, le pédopsychiatre Boris M. Levinson obtient des résultats bénéfiques en utilisant le chien comme « co-thérapeute » de l’enfant présentant des troubles psychiatriques. Il fait figure de pionnier et inspire d’autres expérimentations.

Samuel et Elizabeth Corson, eux aussi psychiatres, testent les thérapies assistées par l’animal en individuel (un animal pour un patient). Sur un groupe de 50 patients, seuls trois restent indifférents, tandis que tous les autres améliorent leur capacité à communiquer avec d’autres personnes. D’autres formules seront testées avec succès : un chat par service dans un hôpital, des oiseaux dans les salles de groupes de parole, des séances hebdomadaires de soin prodigués par les patients à des hamsters ou même à des perruches…

Il faut cependant attendre les années 1980 pour que les travaux sur l’interaction homme-animal se systématisent. Des chercheurs américains observent l’effet positif des chiens sur le niveau de stress des personnes, qu’elles soient malades ou bien-portantes, à partir d’indicateurs tels que la tension artérielle ou le pouls. Une diminution de la pression sanguine est observée lorsque la personne « papouille » l’animal, et d’autant plus quand elle a un lien préexistant avec lui.

L’habileté sociale améliorée

Les chevaux permettent une thérapie en milieu ouvert.
anoldent/Flickr, CC BY-SA

L’équinothérapie (therapeutic riding ou hippotherapy en anglais), elle, est différente des exemples cités précédemment, en ce que la fréquentation des chevaux permet une thérapeutique ludique, hors des institutions de soins. On peut la diviser en deux pratiques distinctes : l’équitation en elle-même, qui permet de travailler la tonicité musculaire et la posture, et le soin de l’animal, qui concerne davantage l’émotionnel et le relationnel. Les types de patient pouvant bénéficier du contact des chevaux sont nombreux. On peut citer, parmi d’autres, les personnes atteintes d’une infirmité motrice cérébrale, de la maladie de Parkinson, de la trisomie 21, les victimes d’un AVC ou les personnes autistes.

Chez les enfants autistes mis au contact de chiens, les résultats sont positifs voire spectaculaires sur les trois grandes catégories de symptômes : troubles de la communication, difficultés dans les interactions sociales, comportements restrictifs ou répétitifs. Le lien exclusif avec l’animal crée les conditions d’un soin sans les mots, qui paradoxalement peut amener l’enfant à acquérir ou à renforcer ses compétences verbales.

Les patients atteints de dépression ou de troubles psychiatriques, les personnes âgées touchées par la maladie d’Alzheimer ou par une perte d’autonomie voient également leurs habiletés sociales améliorées avec la présence d’un canari auprès d’eux.

Mais que se passe-t-il, en réalité, entre une personne autiste et un chien ? Ou entre une personne âgée et un petit canari ? Si nous avons du mal à comprendre l’efficacité de ce lien, c’est parce que nous sommes habitués à une conception biologique de la maladie. Une grille de lecture relationnelle, en revanche, nous permet d’aller plus loin dans la compréhension de l’effet thérapeutique de l’animal.

La composante relationnelle de la maladie

La maladie, et donc le soin, ont en effet une composante relationnelle. Être malade, ce n’est pas seulement être atteint d’un dysfonctionnement biologique : c’est se voir attribuer un rôle différent dans la vie sociale. Face aux individus moins « capables » ou moins « productifs », les comportements des autres changent. Le malade chronique ou incurable pourra susciter un surcroît d’attention, ou au contraire de la crainte. Les relations s’en trouvent asymétriques et une forme d’isolement se fait souvent sentir.

Les animaux permettent à l’être humain ainsi frappé d’altérité de développer une communication non verbale. L’animal est une présence, un être vivant auquel on peut parler, même confusément, ou ne pas parler du tout. Son effet bénéfique tient dans le stimulus psycho-affectif et l’échange coordonné qu’il permet (par exemple, une caresse à un chat déclenche un ronronnement). L’éthologie a bien fait ressortir le fait que les animaux, et spécifiquement les chiens, ressentent des émotions, dont certaines peuvent être associées à une forme de compassion. La relation avec l’animal crée les conditions d’un soin sans les mots.

La maladie est affaire de positionnement relatif entre les individus. La personne se sent malade parce qu’elle consulte un médecin ou parce qu’on lui prodigue des soins. Si elle se trouve en position de prendre soin à son tour, son rôle change. Entrer en relation avec un être qu’elle considère avoir besoin de secours ou d’attention est un facteur d’amélioration de son état. Dans les expérimentations menées par les Colson, les chiens cabossés, chétifs ou timides attiraient une attention particulière. La personne diminuée par la maladie trouvait dans l’animal à secourir une possibilité de se décentrer et une utilité sociale renouvelée.

Une minorité de patients hermétiques aux animaux

Toutefois, si les thérapies assistées par l’animal montrent des résultats significatifs avec une grande variété d’espèces et de pathologies, leur efficacité n’est pas universelle. Les études montrent une minorité de patients pour laquelle l’animal n’est d’aucun secours. Certains malades psychiatriques y restent totalement hermétiques. Des personnes autistes ont une peur insurmontable des chiens ou ne supportent pas leur odeur, du fait d’une hypersensibilité olfactive. D’autres souffrant de polypathologies peuvent être allergiques à certains animaux, ou avoir un système immunitaire trop fragile pour y être exposés.

Une étude menée sur des personnes aphasiques – c’est-à-dire présentant des troubles du langage – après un AVC, a montré qu’il n’y avait pas de différence biologique entre une réhabilitation classique et une réhabilitation avec le chien : elles sont toutes les deux efficaces. En revanche, la satisfaction des patients ayant recouvré la parole grâce à un chien était bien meilleure. Ils trouvaient le protocole moins stressant, plus amusant et appréciaient la composante relationnelle.

Dans un autre registre, des critiques de la part de certains militants défendant les droits des animaux se sont faites entendre. Pour ces « libérationnistes », les animaux employés dans ces thérapies font l’objet d’exploitation. Les arguments mis en avant sont la « limitation du bien-être et de la liberté » de l’animal, ainsi que son « instrumentalisation ». Les thérapies assistées par les animaux seraient, de ce point de vue, moralement condamnables.

L’animal, un autre semblable

L’animal occupe, quoi qu’il en soit, une place singulière dans notre imaginaire collectif : le jeune Mowgli élevé par des loups dans Le Livre de la jungle, le Petit prince apprivoisant un renard qui deviendra pour lui « unique au monde », Gulliver conversant avec les intelligents et civilisés « Houyhnhnms », nom donné aux chevaux d’après le son qu’ils font avec leurs naseaux.

Dans Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling (ici son adaptation en film d’animation par les studios Disney), le jeune Mowgli est élevé par des loups avant de rencontrer de nombreux animaux, dont l’ours Baloo.
Patrick Rich/Flickr

The ConversationAinsi, l’animal n’apparaît pas comme cet autre radical qui appartiendrait au domaine séparé de la nature, mais bien comme un semblable avec qui nous partageons des réactions et des émotions. Les fables d’Ésope ou de La Fontaine, comme de nombreux contes pour enfants, mettent en scène des animaux pour mieux parler des hommes… S’ils n’ont pas les mots pour communiquer, les animaux savent établir des liens avec l’homme. La médecine contemporaine ne saurait faire l’économie de cette sagesse ancestrale.

Elisa Chelle, Chercheuse, Université de Lyon

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

U.S. Air Force/Wikimedia, CC Elisa Chelle, Université de Lyon

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